Leçons de confinement

Après 57 jours de confinement avec ma mère et mon frère, on a décidé de planifier ce soir un débrief de ces 2 mois h24 ensemble. Je l’admets, vivre ensemble n’est pas une nouveauté puisqu’on revit tous les trois depuis septembre mais nos emplois du temps respectifs étant habituellement assez chargés, si on dîne ensemble plus de 3 fois par semaine c’est un exploit. Avant de se mettre tous les trois autour de la table, je me suis dit que j’allais me poser pour faire le point de ces 8 semaines mais surtout de ce début d’année 2020.

Pour la petite histoire, j’ai déménagé de mon 28m2 parisien en septembre dernier pour retrouver les 9m2 de ma chambre chez ma mère. Le plan A c’était de pouvoir rapidement partir à l’étranger après mon précédent contrat de travail mais bien évidemment dans mon plan A il n’y avait pas de petite tumeur au palais pour contrecarrer mes plans. 

Ça me fait penser que, suite à mon post sur les urgences, je ne vous ai jamais présenté Josette (c’est le nom que j’ai donné à ma petite tumeur parce que « tumeur » n’est pas le mot le plus jovial à répéter trois fois par jour alors que Josette…). Peut-être que je vous en parlerai un jour mais bon en gros me débarrasser de Josette m’a occupé pendant 2 mois, m’a fait dépenser 1500 euros (heureusement que l’assurance maladie et la mutuelle existent), m’a donné 2 gros bleus parce que les anesthésistes piquent à côté, m’a fait passer plus de 8h en salle d’attente en cumulé et perdre 3 kilos (que j’ai repris). 

Dans mon plan A, il n’y avait pas non plus de pandémie mondiale et donc partir à l’étranger pour trouver du boulot devait être très simple. Que nenni. Avant même la propagation du Covid-19 dans le monde, Josette avait refroidi mes plans puisque suite à mon opération, j’avais acté qu’il serait plus raisonnable que je reste encore une petite année en France. Juste au cas où je me réveille un matin et que je crache à nouveau du sang. Cet éclair de lucidité m’avait donc remis dans la phase de recherche d’un emploi, ce qui m’a permis de commencer un nouveau travail le 16 mars dernier. 

Quand je dis à mes nouveaux collègues que j’ai commencé le 16 mars, tous me disent à quel point c’est une date originale. C’est sûr qu’au bout de 8 semaines en télétravail je ne sais toujours pas à quoi ressemble mon bureau, si la cantine est bonne et comment est l’ambiance dans l’équipe car si ce n’est les deux cafés digitaux par semaine où on parle principalement des enfants, de la hâte de retourner chez le coiffeur et du fait que personne ne trouve de farine au supermarché, je ne sais pas grand-chose sur eux. Ça va venir, je ne m’inquiète pas… Quand on pourra se retrouver au bureau et se tenir chacun à un coin de la salle de réunion pour respecter les mesures de distanciation sociale.

Je le reconnais, j’ai beaucoup de chance d’avoir pu commencer à travailler dans le contexte actuel. Certains employeurs auraient remis à plus tard l’intégration, d’autres auraient même pu dire que le poste était en danger à cause de la situation financière de l’entreprise. Je suis forcément reconnaissante d’avoir du travail, d’autant plus parce qu’après ces 2 mois où j’ai passé mon temps chez les médecins, j’avais besoin de faire quelque chose qui m’occupe l’esprit. 

Mon confinement n’a donc pas manqué d’activités. Il a fallu que je me concentre sur ce nouvel emploi, que je comprenne comment fonctionne l’équipe, comment fonctionne le service par rapport à l’organisation en France et dans le monde mais surtout que je comprenne de quoi on me parlait car pour ceux qui ont l’habitude de me voir travailler auprès d’événements sportifs, j’ai pris un virage à 180 degrés pour découvrir un nouveau domaine d’activité qui ne m’est a priori pas du tout familier. 

Pourquoi j’ai quitté le sport ? Plusieurs raisons mais la principale était de vouloir ajouter une nouvelle corde à mon arc en sortant de ma zone de confort et en réalisant que je pouvais transposer mes compétences à un autre domaine. C’est un peu pour la même raison que je voulais partir à l’étranger, afin d’avoir une nouvelle expérience qui me permettrait de voir mon travail sous un nouvel angle, influencé par la culture du pays dans lequel j’aurai été et qui m’aurait demandé de m’adapter à ses codes. 

Quitter le sport est un challenge et tous les jours depuis 8 semaines, je me demande si j’ai fait le bon choix. Le premier mois, je me demandais tous les vendredis si j’allais finir par enregistrer la signification des nombreuses abréviations dont on m’assaille. En parallèle, il fallait aussi que je comprenne les contraintes de communication qui sont propres à l’entreprise parce que même si faire de la communication ce n’est pas sorcier, chaque entreprise a sa propre stratégie et il n’est pas possible de transposer à 100% d’une boîte à l’autre ce que tu sais faire comme tu as l’habitude de le faire. 

Mon nouveau travail a occupé mes semaines du lundi au vendredi tandis que mes week-ends, eux, ont été une répétition successive du grand ménage de printemps. Mon frère a décidé qu’il était temps de ranger, de bouger les meubles, de réparer, de remplacer, de fouiller dans les cartons de mon déménagement qui traînaient, de faire de la place, de renforcer son équipement ménager avec un nouvel aspirateur, de jeter… sauf que moi, je n’aime pas ranger. Vraiment, je suis de ceux qui auront toujours mieux à faire que de ranger. Tant qu’il y a une petite place sur mon bureau pour poser mon ordinateur, tout va bien. En plus j’ai un don, celui de toujours trouver ce que je cherche là où les autres considèrent que c’est le bazar. C’est un don rare mais très utile pour contredire les gens alors je l’entretiens.

Dans la liste des choses qui ont également occupé mon confinement il y a faire des gâteaux, gaufres et autres gourmandises que vous compensez en faisant deux fois plus de sport qu’à l’habitude. J’ai remplacé mon trajet en transport où j’écoutais de la musique par du temps calme en lisant, avec mon café le matin, un des nombreux livres qui attendent sur mon bureau. On a décidé de faire le minimum de courses et nous nous sommes lancés dans une mission « vider les placards ». Mes colocataires sont ravis de voir le stock de flocons d’avoine et de lentilles corail diminuer (je ne comprends pas pourquoi). J’ai écumé pas mal des séries Netflix que j’avais mise en favoris et ai maté tous les épisodes d’Hannah Montana sur Disney +. Je n’ai ni regardé de live Twitch, ni fait de cure de sébum. J’ai réappris à partager un repas avec ma mère et mon frère et ce n’était pas gagné.

Oui, venons-en à la vie en communauté. Depuis le début, on s’interroge sur les couples confinés ensemble. En sortiront-ils indemnes ? Vont-ils rester ensemble ou réaliser qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre ? Va-t-il la demander en mariage après l’avoir supporté deux mois ? On pourrait faire la même chose avec les personnes confinées en famille en se demandant si l’une d’elle ne sera pas reniée d’ici la fin du confinement, si ses frères et sœurs lui adresseront toujours la parole, si ses parents n’auront pas changé la serrure durant l’heure où elle sera partie faire les courses. Confiné ou pas, la vie en communauté ce n’est pas tous les jours simples et dans le cas présent, ça nous a mis face à des situations où il a fallu qu’on prenne sur nous sans aller faire un tour et où le plus loin où on pouvait s’isoler était au fond du garage. 

Par chance, je m’entends assez bien avec ma mère et mon frère et même s’il est arrivé que le ton monte, qu’on se chamaille avec mon frère ou qu’une conversation se termine un peu tendue, après 8 semaines de confinement on se parle encore et personne n’a de membre cassé. Je pense que cela est dû au fait qu’on pouvaitchacun s’isoler pour travailler sans sentir qu’on était les uns sur les autres parce que sinon je ne donne pas cher de ma peau, mon frère m’aurait poussé à bout (ou je l’aurai poussé à bout…). On a 3 étages à la maison donc chacun a pris ses quartiers à un étage et on se retrouvait surtout pour manger et faire le ménage. Au cas-où, je précise que je ne vis pas dans un château mais juste dans une maison qui a été pensé en hauteur et pas en largeur. 

La chose sur laquelle on a vraiment dû travailler par contre c’est la planification des repas. Vu qu’habituellement on dîne ensemble trois fois par semaine, chacun mange ce qu’il veut car on n’a pas du tout le même régime alimentaire mais là, quand vous avez une heure pour déjeuner entre deux réunions, pas possible de faire trois repas différents en même temps dans la même cuisine. On a donc adopté la stratégie du « on mange la même chose le midi, on fait chacun son assiette le soir » car sinon, à force de manger des gnocchi un soir sur deux comme mon frangin depuis 8 semaines, ce n’est pas 2,5 kilos que j’aurai pris comme la moyenne des français mais 6.

Enfin, pour finir, je ne vais pas vous cacher qu’il y a eu plus d’un mental breakdown. Étrangement je n’ai pas pleuré mais mi-avril, il y a eu ce moment où j’ai réalisé qu’on n’était pas près de se débarrasser de ce virus et que la vie que j’ai l’habitude de mener allait devoir faire plus d’une concession à l’avenir. Je suis ce genre de personnes qui planifie des mois à l’avance ce qu’elle va faire, qui prend des places de concert pour dans un an et qui sait en janvier les week-ends de juillet et août où elle sera absente. Mes amis se plaignent que je suis toujours occupée mais c’est comme ça que je régis ma vie, en planifiant, or là, impossible de planifier quoi que ce soit. Est arrivée cette impression de ne pas en voir la fin, de stagner dans ma vie alors que je l’avais déjà mis entre parenthèses pendant deux mois avant que ce virus nous bloque tous chez nous. Réaliser également que je venais peut-être de louper les dernières vacances où on aurait pu partir avec ma grand-mère m’a mis un coup un moral car comme bon nombre d’entre nous, notre voyage prévu à Pâques est passé à la trappe. 

Depuis 2 mois, ma vie qui a l’habitude d’être une succession permanente d’expériences se trouve enfermée dans une routine qu’elle s’efforçait de fuir. D’un côté mon porte-monnaie a apprécié ce calme, de l’autre rayer jour après jour les concerts, matchs, avions, brunchs et autres verres prévus n’ont fait qu’accentuer le fait que ce qu’on vivait n’était pas commun. Par le passé et très récemment même, quand notre vie a été frappé par le terrorisme, c’est justement ces expériences, ces restos, ces rencontres qui nous ont permis de faire face à l’adversité, la peur, la douleur. 

Avant, on luttait ensemble. Aujourd’hui, pour lutter ensemble, on nous demande d’abord de lutter seul. Et c’est en luttant seul qu’on a par la même occasion réappris à faire davantage attention aux autres en étant moins rivé sur son téléphone quand on est dehors pour vérifier qu’on respecte la distance avec les personnes qu’on croise, en appelant plus régulièrement des personnes à qui on donne des nouvelles tous les trimestres, en se rappelant que de derrière son bureau on n’est pas plus utile qu’une aide-soignante, en redécouvrant la signification du mot solidarité. Est-ce que ces bons comportements dureront dans la vie de demain déconfinée ? J’en doute et pourtant de ces huit semaines, de ces prises de conscience, de cette adaptation, il y a plus d’une leçon à retenir pour nous aider à construire un monde meilleur. La première d’ailleurs c’est que même si se laver les mains 15 fois par jour assèche terriblement la peau, si ça peut nous éviter de tomber de malade, on continuera.