Les limites du télétravail

Après un mois de télétravail contraint par la force des choses, il est temps qu’on mette les pieds dans le plat. Avant de vous poster cet article, je me suis demandée si j’allais y venir, si j’avais le droit de me plaindre (parce que bien sûr c’est de ça dont il est question) alors que j’ai la chance de pouvoir faire du télétravail quand d’autres sont en caisse, dans des camions ou en première ligne à l’hôpital. Je me suis demandée aussi si ce n’était pas mal venu par rapport aux personnes qui sont au chômage partiel. J’ai donc réfléchi et puis j’ai fini par me dire que si, j’allais bien écrire cet article sur le télétravail qui au bout de 4 semaines commence à montrer ses limites et défoncer la barrière vie pro / vie perso qui en temps normal nous permet de rester sain d’esprit et d’avoir un équilibre.

En temps normal je suis plutôt pro-télétravail. Je fais partie de ceux qui apprécient une journée par semaine de pouvoir gagner une heure de sommeil en évitant le temps de transports et de ne pas être dérangé par les questions de mes collègues qui m’interrompent tous les quarts d’heure au point où je dois fuir dans une bulle (vous savez ces mini salles de réunion dans les open space) en prétextant un call pour finir la mise à jour du médiaplanning. Non vraiment, avec le télétravail je n’ai pas l’impression de me couper du monde mais bien d’avoir du temps au calme, celui qui est devenu difficile à trouver à l’heure où on travaille dans le brouhaha incessant des plateaux où on est 60 pour 45 places assises. 

Autre avantage du télétravail : la productivité. On ne va pas se mentir, en général on fait moins d’heures quand on travaille à la maison mais on est tout autant productif, voir plus, que si on était au bureau. Avec un 9h30-12h30 puis 14h-17h, on a fait tout ce qu’on avait sur sa to do list et avancé sur des projets qu’on ne soupçonnait pas. C’est aussi un bon moyen d’organiser son temps en fonction de ses heures de productivité. Il y a des gens qui ne sont pas du matin mais qui peuvent faire un 13h-19h tout aussi réussi. L’avantage du télétravail c’est bien de pouvoir s’organiser comme on veut et sortir des doctrines qui disent qu’il faut travailler 7h par jour, à un bureau et que les horaires normaux c’est 9h-17h avec une heure de pause déjeuner. 

Alors quand le confinement est arrivé et qu’on nous a dit qu’on passait au télétravail, je ne me suis pas méfiée. Je me suis dit que j’avais l’habitude et que je gérais plutôt bien. Après tout, je viens de passer neuf mois à faire un diplôme par correspondance à passer 5 heures de mes samedis à écrire des dissertations donc éviter les distractions et rester concentrée, je sais faire. Ça a été le cas la première semaine. On était sur des horaires classiques et une quantité de travail qui elle dépendait des mesures de crise qu’il fallait prendre mais rien d’envahissant. Il y a eu un café webcam et est arrivé le week-end.

Fin de deuxième semaine, le virage à 90 degrés est arrivé. Vous vous rendez compte qu’il n’y a plus de frontière entre la vie pro et la vie perso car votre bureau a migré dans la salle à manger et vous n’avez pas d’échappatoire quand vous avez un problème avec un collègue. Vous ne pouvez pas prendre l’air et surtout, vous allez constamment y penser car dès que vous allez être dans votre salle à manger vous allez vous rappeler de cette engueulade. Votre bureau est à présent littéralement chez vous et vous passez vos nerfs sur votre ami comme s’il était responsable de vos problèmes pro alors qu’il ne comprend pas la moitié de ce que vous faites dans votre travail. La frontière est tombée, vous n’avez plus de chez vous. Votre maison est devenue la bulle de votre open space où vous vous échappiez pour être au calme, votre maison est devenue une salle de plus dans votre vie pro.

Alors ça aurait pu s’arrêter là mais non. La troisième semaine a accentué les choses avec ces collègues qui vous demandent systématiquement de mettre la webcam. Ce n’est pas que je n’ai pas envie de mettre tous les jours ma webcam parce que je suis à peine coiffée et surtout pas maquillée, c’est juste que c’est mon chez moi et je n’ai pas tout le temps envie de faire entrer les gens chez moi, spécialement ceux avec qui je n’ai pas d’affinités particulières. Arrêtez-moi si je me trompe mais nos chez nous, c’est un endroit à nous, personnel, où on peut justement inviter qui on veut si on le veut. C’est un peu la seule chose qui nous appartient où on peut faire ce qu’on veut. Là je me retrouve à devoir inviter des gens que je ne veux pas quand je ne veux pas sous prétexte qu’eux s’en moquent et que ça fait très rabat-joie de ne pas mettre sa webcam. Non parce qu’on est d’accord, si vous mettez la webcam vous n’allez pas louper la remarque sur la déco. Perso, au bout de trois semaines je connais les moindres recoins (sauf les toilettes et la chambre) des apparts de mes collègues. Ce n’est pas que je n’en ai rien à faire (enfin un peu), juste que ça ne me serait pas venu à l’esprit de leur demander si leur cuisine était exposée est ou ouest ou bien s’ils avaient un balcon.

Rassurez-vous, je n’étais pas arrivée au bout de mes peines après cette histoire de webcam. Quatrième semaine, ce fut la débandade. Il est devenu commun voir normal de mettre des réunions à 18h qui durent minimum une heure parce que dans l’esprit de certaines personnes on n’a pas mieux à faire que de bosser puisqu’on ne peut pas sortir de chez soi. Alors détrompez-vous, j’essaye de garder un semblant de vie sociale en téléphonant à mes proches, je continue de préparer à manger, je fais une séance de sport (la même que quand je pars à 18h du bureau pour être au sport à 19h), je lis, je déconnecte. C’est comme cette amie qui me racontait qu’un de ses collègues l’avait appelé à 19h30 (elle a bien évidemment pas décroché) et que le lendemain, il lui avait reproché de ne pas l’avoir rappelé. Alors oui désolée à 19h30 ma journée de travail est terminée et je fais autre chose parce que j’ai une vie et que ce n’est pas parce que je bosse depuis la maison que je suis h24 derrière mes mails.

Quatrième semaine, on a atteint la limite de l’acceptable dans ce télétravail confiné. Les gens ont oublié qu’il y a un temps pour le travail et un temps pour le reste et s’ils pouvaient même vous déranger le week-end, ils le feraient. Alors désolée mais moi je n’ai pas signé pour ça. Comme tout le monde, je subis ce confinement mais ce n’est pas pour autant que j’ai décidé d’oublier qui j’étais pour devenir un robot. Je ne peux pas faire que travailler. Je ne peux pas faire 5h de conf call par jour parce que sinon j’attrape des migraines. Je ne peux pas répondre à mes mails jusqu’à 20h. Je ne peux pas faire des apéros avec mes collègues tous les vendredis. Et vous savez quoi, je ne le veux pas non plus. 

Je ne le veux pas car je refuse que ce confinement tourne uniquement autour du travail. Scoop : ce confinement doit surtout tourner autour du bien être parce que ce qu’on vit est inédit et pas facile et se noyer dans le travail n’est pas la solution pour renier la réalité ou la solitude. Ceux qui adoptent cette technique vont sortir lessiver et épuiser de cette période or on ne sait pas combien de temps ça va durer. C’est une course dont on ne connaît pas encore l’arrivée et au lieu de s’élancer à toute vitesse il faudrait peut-être maîtriser notre essence, juste pour être sûr de pouvoir franchir la ligne d’arrivée sans avoir les pneus raplapla. 

En temps normal le télétravail a pas mal d’avantages mais ces dernières semaines nous ont montré ses limites : une vie pro et une vie perso qui se mélangent, une sur sollicitation par ses collègues, des journées qui s’éternisent, une fatigue mentale et morale… Avant que nos nerfs craquent, je crois qu’il serait temps de prendre un peu de recul et de ne pas appliquer à ce télétravail les règles habituelles mais bien celles de notre vie de bureau, des 7 à 8 heures quotidiennes et des after work si et seulement si on en a envie.

Prenez soin de vous, ménagez-vous, la course n’est pas finie et vous allez avoir besoin d’énergie.